Erdogan et ses têtes de turc

« J’ai toujours rêvé d’un monde où la paix prospère. Mais le monde est plein d’ordures. Et malheureusement, mon pays a mis certaines de ces ordures au pouvoir. Ces ordures sont si faibles, qu’elles ont peur d’un homme comme moi…. Mon gouvernement m’a jeté dans un pays inconnu où je me sens enfermé. C’est la manière qu’ils ont trouvée pour me priver de Liberté. » Chaque semaine, Mehmet (1) est présent à l’atelier d’écriture animé par le Ravi auprès des demandeurs d’asile de Marseille. Aujourd’hui, l’exercice consiste à écrire une carte postale et à l’adresser de façon fictive, à une personne restée au pays. Les mots que Mehmet (1), originaire de Turquie, a choisi de poser sur le papier, sont destinés à son père. Lui est güleniste, en exil forcé en France depuis un an et demi avec son épouse Nimet (1). Son père est pro Erdogan et menace de le dénoncer.
Tous terroristes
Depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, commandité par une faction des Forces armées turques que le président Recep Tayyip Erdogan accuse d’être liée à Fethullah Gülen, allié devenu son pire ennemi, le pays a connu deux années de purges sans précédent. Plus de 150 000 fonctionnaires, militaires, professeurs, etc. ont été destitués. Plus de 170 000 personnes ont été poursuivies en justice et 50 000 incarcérées. Les victimes des purges voient leur compte en banque suspendu, leurs droits à la sécurité sociale annulés, et sont dans l’impossibilité de retrouver du travail. Ils sont mis au banc de la société, avec des répercussions terribles sur leur niveau de vie (2). Alors que la Turquie connaît depuis l’an dernier une très forte inflation.
En 2017, 250 000 turcs ont choisi l’exil, soit 42 % de plus qu’en 2016. Une majorité jeune et éduquée, les cerveaux, fuient le pays… Mehmet, lui, a quitté la Turquie il y a 15 ans pour partir étudier en Asie. Un continent qui le passionne, un travail qui le comble, il y coulait des jours heureux, jusqu’à ce que sa vie bascule, il y a un an et demi. Alors en vacances en Europe, Mehmet perd son passeport. Erreur fatale, il se rend à l’ambassade turque. Le couple se retrouve sans papiers, seuls avec leurs valises de touristes. Comme c’est la sanction en Turquie pour tous ceux qui s’opposent à Erdogan, Mehmet et Nimet sont accusés de terrorisme. Commence alors le long parcours de la demande d’asile. Mais c’est surtout pour sa mère que Mehmet s’inquiète. « Deux milices ont déjà débarqué chez mes parents pour savoir où j’étais. Heureusement, mon père était absent », explique-t-il.
En juin dernier, Erdogan (AKP) a convoqué des élections anticipées, il a été réélu au premier tour avec 52 % des voix. « Depuis cette réélection, l’ambiance en Turquie est très morose, car, avec l’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution, les gens ont vraiment la sensation que l’on a franchi un cap irréversible qui annonce cinq années d’un régime proche d’une dictature. On a l’impression que l’on est entré dans un long tunnel dont on ne va pas sortir, explique Nicolas Cheviron, installé en Turquie depuis 20 ans et correspondant pour Mediapart (3). On sent bien qu’ils ne craignent plus de coup d’État, mais la répression se poursuit. La semaine dernière un millier de mandats d’arrêts ont été délivrés contre des gülénistes. » Et d’ajouter : « Concernant la liberté de la presse c’est la Bérézina ! »
Faire taire les journalistes
La Turquie est l’un des pays où il y a le plus de journalistes emprisonnés au monde, environ 150. 14 anciens journalistes de Cumhuriyet, fer de lance des médias indépendants (4), ont été condamnés jusqu’à 8 ans de prison ferme, pour terrorisme. L’ancien directeur de la rédaction, Can Dündar, à l’origine des révélations sur des livraisons d’armes de la Turquie à des groupes rebelles djihadistes en Syrie, a dû fuir en Allemagne, loin de sa famille. Cumhuriyet est désormais entre les mains des kémalistes et nationalistes.
Le représentant de Reporter Sans Frontières, Erol Onderoglu, est lui aussi accusé de « propagande terroriste » pour avoir soutenu une campagne de solidarité avec le quotidien kurde Özgür Gündem. Il risque 14 ans de prison. L’an dernier, le groupe Dogan a été revendu à un homme d’affaires proche du pouvoir. Il comprenait la dernière agence de presse indépendante et un relais de distribution. « Désormais tout est dans les mains du gouvernement », explique Nicolas Cheviron. La carte de presse turque du journaliste français n’a pas été renouvelée. S’il arrive encore à travailler c’est parce qu’« un journal en langue française et payant [lui] permet de rester sous les radars ».
Pinar Selek (5), turque, sociologue, écrivaine et militante des droits humains, est devenue un symbole de résistance à la répression depuis 20 ans que dure son procès kafkaïen. Elle obtient l’asile politique en France en 2013. Elle a été emprisonnée et torturée pendant deux ans et demi, mais sans jamais donner les noms de militants kurdes sur lesquels elle menait son travail de recherche. Acquittée quatre fois, les procureurs feront appel à chaque fois, un acharnement politico-judiciaire qui donnera lieu en 2017, à une condamnation par la cour de Cassation à la perpétuité. Aujourd’hui, elle vit et enseigne les sciences politiques à Nice…
1. Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés. 2. « Turquie : une vaste enquête révèle la misère des victimes des purges », de Nicolas Cheviron. Mediapart. 05/02/2019. 3. Erdogan, nouveau père de la Turquie, de Nicolas Cheviron et Jean-François Perouse. Éditions François Bourin. 2016. 4. « le Ravi sur le Bosphore », le Ravi n°135, décembre 2015. 5. www.pinarselek.fr