Moi Michel Cordes, pilier de bar

« Ils n’ont pas programmé ma mort. Moi je sais qu’elle interviendra un jour forcément. Déjà dans le feuilleton, ensuite irrévocablement dans la vie… » (1). J’ai un peu les idées noires. C’est à cause de la mort de Philippe Carrese, l’un des piliers de PBLV, Plus belle la viepour les ignares : 400 épisodes il a réalisé, c’est pas rien ! Ça a été un choc pour tous les collègues. Moi, je noie mon chagrin dans le faux pastis fourni par la production, loi Evin oblige… Thomas (2) me conseille de diminuer le sirop d’anis pour mon cholestérol, brave gosse !
Le départ de Philippe, c’est la goutte d’eau. V’là pourtant quelques temps qu’je préviens mon monde : je soigne mon départ et lui me vole la vedette ! « Je suis parfois lassé par PBLV » (3), et je ne suis pas le seul. Demandez aux habitants du Panier, le quartier marseillais qui a inspiré celui reconstitué dans les studios de la Belle-de-Mai… Tous les touristes y errent, décoiffés par le mistral, le vrai, persuadés que c’est ici que la série est tournée…
Un p’tit train amène même les Parisiens dans ses ruelles. Peuchère ! Il slalome, comme dans le reste de Marseille, le long d’immeubles évacués suite à un arrêté de péril. Ici aussi, pas si loin de Noailles, derrière le décor et les clichés, il y a un petit parfum d’indignité. Ils ont même fermé la boutique avec les produits dérivés de la série y a cinq ans. Et la mairesse du secteur, Lisette Narducci, n’y peut rien : c’est pas faute d’avoir retourné sa veste, celle-là, et d’avoir copiné avec du beau monde du socialiste mis en examen Guérini à Macron, en passant par Gaudin, l’effondré, qu’elle vient de lâcher. Ça souffle fort dans le 2ème secteur !
Si mon vieux pote Pierre Martot (4) assure que je vais rester dans la série, je vous préviens : ce s’ra pas ad vitam aeternam ! Enfin, je dis ça mais le temps file. Déjà seize saisons depuis le lancement en 2004 et, à 73 ans, je suis toujours cloué derrière mon comptoir de pacotille. Je suis brave, « assez humaniste » (5), comme mon personnage, mais je suis las des bonnes intentions ! Bien sûr je suis fier d’avoir été dans la série où s’est déroulé le premier mariage homo. Il a tout compris Yves Le Naour. Il raconte dans Plus Belle la Vie : La boîte à histoires, que « ce n’est pas un hasard si la plupart des couples de PBLV sont mixtes. Les scénaristes ont même poussé la perversion démocratique jusqu’à faire tomber amoureux un flic raciste et une policière beurette » (6).
« Je suis parfois lassé par PBLV »
Et puis voilà ! C’est pas compliqué : j’en ai marre d’essuyer des verres à longueur de journée, de payer des coups gratuits… Pour quel résultat ? Hein ? Je vous le demande ! Excepté la suffisance des « casteurs » parisiens, je ne vois pas ! « Mon accent du Sud et mon identification très forte à Roland Marci font que les producteurs, particulièrement les producteurs parisiens, préfèrent m’exclure des castings, même lorsque les réalisateurs me demandent. C’est assez scandaleux. » (7). Vé c’est vrai quoi ! Moi je voulais jouer James Bond, ou OSS 117 a minima, qu’est-ce qu’il a en plus ce Dujardin ? Si quelqu’un a une réponse, qu’il passe un coup de fil au bar !
« Dans la rue, les gens ne parlent qu’à Roland, quasiment jamais à Michel Cordes » (8) ! C’est insoutenable, moi le fils de poète, moi le metteur en scène de talent, moi le comédien, moi l’homme de culture. Ce n’est pas parce que j’ai tourné dans Didier (9) qu’il faut me traiter comme un chien. Je suis un militant ! Un vrai ! Celui de la langue de mes ancêtres, « l’occitan fait partie de moi » (10). Hélas, c’est perdu d’avance, « qui parle occitan dans la rue ? Moi-même, je parle très rarement occitan. Et les conférences ne réunissent que des intellectuels… » (10). Rien à y faire ! La belle langue d’Oc est bel et bien remplacée par un « français […] en train de s’américaniser » (10). Et puis vous avez remarqué ? Dans PBLV, je suis presque le seul à avoir l’accent ! Et encore, c’est même pas celui de Marseille. Méfiez-vous des apparences ! Je suis un Héraultais, né à Siran, qui a vécu à Lattes et à Montpellier…
« Aujourd’hui, j’aimerais avoir le temps d’écrire encore une ou deux pièces et de réaliser quelques sculptures » (11). Contrairement aux rumeurs, je ne sculpte pas les décors en papier mâché de France Télé mais des œuvres de bois et d’argile. Des vraies créations ! Et de qualité cette fois ! Alors j’vais sortir de c’te rôle sous-pagnolesque, je suis cané ! C’est décidé : je vais faire manger leur chique à tous ces Parisiens, je vais devenir le patron du ciné français. J’vais pas lésiner sur les moyens. Je te fais un soft power de fada, tous les minots vont m’aider !
J’suis déjà au niveau de mes futurs collègues pour les « Fake News » comme y disent. A côté de mon vrai faux départ, Castaner c’est un bleu ! « Plus belle la vie : Michel Cordes, alias Roland, quitte la série » (12) y z’ont dit. Avant de tous faire machine arrière. J’ai seulement eu à lancer la rumeur ! Suffisait d’confier mes doutes à Mirta sur l’oreiller et toute la France l’a su ! Quelle pipelette. Restait plus qu’à faire démentir et voilà, le tour est joué ! Ça vaut dix fois « l’attaque » de la Pitié-Salpêtrière du fanfaron de l’Intérieur. Et pas un éborgné, ni même une main arrachée.
Avec tout ça, pour sûr, je suis le futur ministre la Culture ! Ce générique en leitmotiv : « Que ton espoir soit sans limite, donne un sens à ton histoire / Offre-toi ce que tu mérites pour prendre un nouveau départ » (13). Et au ministère, promis, il y aura du pastaga. Du vrai !
Portrait satirique paru dans le Ravi n°174 de juin 2019