La Busserine, perdue dans ses rues à chicanes

Depuis l’écran d’un smartphone arrimé à la télécommande du drone, le moniteur de sport dirige la trentaine de personnes en contrebas de la colline. « Un peu plus à droites, les feuilles… Et il manque une personne ou deux pour la barre du L ! » Ce samedi matin de janvier, au stade du quartier la Busserine, au nord de Marseille, habitants, associatifs et élus se sont rassemblés avec des pages A4 blanches pour former un gigantesque « Stop à la violence », visible depuis le ciel. Une semaine auparavant, un jeune du quartier a failli mourir, après s’être fait tirer dessus à l’issue d’un match de football caritatif. Un des jeunes impliqués serait remonté chez lui chercher une arme. « Une bagarre entre supporters, ça peut arriver. Il y a eu quelques coups échangés, ça aurait dû en rester là, estime Guillaume Sèze, directeur du centre social Agora, mégaphone sous le bras. Ce sont des jeunes très engagés dans la vie du quartier, avec lesquels on construisait des projets. C’est hyper inquiétant. » Dorian, la vingtaine, est le cousin de la victime. « Il est hors de danger mais ça a failli être grave, le nerf sciatique a été touché, il aurait pu être paralysé. C’est une embrouille entre jeunes qui se sont un peu chauffés. J’habite plus ici mais j’ai grandi dans le quartier, y a jamais rien eu de spécial… »
160 millions investis
Pourtant, la Busserine détonne parmi les cités marseillaises. En sept ans, depuis 2014, elle a vécu une cascade de chantiers qui devaient profondément la transformer : implantation d’une gare TER la reliant directement au centre-ville, rénovation de l’école, du stade, de la voirie, de plusieurs immeubles… En tout, plus de 160 millions d’euros investis dans le cadre de la rénovation urbaine, avec un coup d’accélérateur dû à l’achèvement de la rocade L2, qui longe le quartier (lire notre article dans le Ravi 191). Pour de nombreux habitants, cette transformation à marche forcée a été difficile à vivre. « La vraie violence dans le quartier, ce n’est pas celle des jeunes ou du trafic de drogue, tranche Céline Burgos, résidente de la Busserine depuis plus de vingt ans. C’est la violence des institutions : des travaux qui n’arrêtent pas depuis sept ans, des immeubles dont on enlève seulement l’amiante sans vraiment les rénover, les services publics qui ne sont plus là… »
Dans le groupe de suivi qui regroupe les associations du quartier, la liste des problèmes à faire remonter à l’État ou à la métropole s’allonge : chantiers mal coordonnés, mal sécurisés et donc dangereux pour les piétons, particulièrement les enfants, équipements en jachère comme la crèche, laissée à l’abandon depuis 2018… Selon plusieurs sources parmi des entreprises locales du bâtiment, les chantiers de la Busserine n’auraient pourtant pas été menés différemment de ceux du centre-ville. La situation serait l’effet de la combinaison d’un contrôle des chantiers publics historiquement très laxiste sur Marseille, et du grand nombre de chantiers menés à la Busserine sur un temps très court.
Politiquement, le quartier a également progressivement disparu des radars, entre le maire de secteur RN Stéphane Ravier de 2014 à 2020, et la droite municipale qui n’y a jamais fait de bons scores électoraux. Sur cet abandon s’est greffé le problème récurrent de violence liée au trafic de drogues, qui a entraîné agressions, rackets et dégradations, comme avaient pu connaître plusieurs chantiers de rénovation urbaine à Marseille, au point de susciter la création d’une task force dédiée entre police et justice. Portée au tribunal, l’affaire de l’incendie à la Busserine d’une foreuse unique en Europe sur le chantier de la L2 avait entraîné des condamnations allant jusqu’à cinq années de prison ferme.
Cagoule et mitraillette
Mais à la Busserine, rénovation urbaine et réponse policière ne semblent pas apporter de solution durable. Le taux de chômage y atteint toujours 47 % pour les moins de 25 ans, et 25 % toutes tranches d’âges confondues, 10 et 8 points au-dessus de la moyenne à Marseille. La pression liée au trafic de drogues va s’amplifiant. « La dernière fois, ils avaient installé une nourrice [appartement où est stockée la drogue pour approvisionner les vendeurs dans la rue] dans notre immeuble. Pour la garder, il y avait jour et nuit un gars cagoulé dans l’ascenseur avec une mitraillette. Et on doit monter avec nos enfants comme ça ! Ils nous ouvrent les portes des hall, nous demandent où on va… », s’insurge une maman.
L’emprise du réseau sur le quartier se voit aussi désormais sur la voie publique. Après le premier confinement, les dealers avaient utilisé des caddies du supermarché du Merlan, tout proche, pour bloquer plusieurs accès de la cité et créer des chicanes sur les routes. « Des habitants et des employés du supermarché se sont mobilisés plusieurs matins pour les enlever, avant que le réseau commence sa journée », explique une habitante. Un mois après, le réseau a opté pour les poubelles sur roues. Couchées sur les principales artères de la Busserine, elles obligent à des zig-zag à faible allure pour circuler dans le cœur du quartier. « Quand on en a parlé à la préfecture, ils ont pensé demander des poubelles enterrées, mais c’est pas ça le problème, soupire Guillaume Sèze. Si c’est pas des poubelles ce sera des voitures, des parpaings, n’importe quoi ! Il ne faut pas qu’on laisse ça s’installer. »
Interrogée, la préfecture de police estime que l’installation de ces chicanes est une conséquence de récentes opérations coup de poing, « afin de contrer l’effet de surprise des interventions policières ». « Face à ce phénomène, les policiers ont adapté leurs modes d’action, pour continuer à interpeller en flagrant délit les trafiquants. Ils procèdent ensuite à la destruction des barricades et à l’enlèvement des encombrants qui favorisent leur implantation », assure la préfecture. Arrivée en janvier, la nouvelle préfète de police Frédérique Camilleri, ancienne directrice de cabinet du controversé Didier Lallement, a d’emblée fait valoir sa volonté de « pilonner les plans stup » dans toutes les Bouches-du-Rhône. Un volontarisme qui rappelle celui d’opérations précédentes sur les dix dernières années, tous gouvernements confondus, et qui laisse les habitants amers.
« Après chaque opération de police contre le réseau, en 24 heures, voire le soir même, les dealers ont déjà tous été remplacés », assure un père de famille. Fin janvier, la préfecture indiquait avoir réorienté l’activité de la police « en pleine journée, à l’heure où les trafics sont les plus actifs », avec le renfort de compagnies de CRS et assurait « de la mobilisation constante des forces de l’ordre sur le terrain ». La Busserine retient son souffle. A plusieurs reprises, des mamans excédées ont voulu manifester pour s’opposer aux dealers. Dans le cortège qui mène au stade, une grand-mère interpelle des amies : « Si on intervient à plusieurs, les plus âgées, pas les jeunes, y a moins de danger… » Dans le ciel, après avoir filmé un « Stop à la violence » parfait, le drone atterrit sur la piste de course qui encercle les terrains grillagés du stade.