"J’ai essayé d’oublier l’anniversaire."

Sur une barrière, à l’entrée de la rue Jean Roque, un carton : « Hommage en cours. » Au bout de cette rue où nichait la regrettée Machine à coudre, la petite foule grossit, malgré le confinement, sur la désormais Place du 5 novembre. En face du transformateur, trône le panneau en hommage aux « 8 martyrs de la rue d’Aubagne ». Avec cette exigence : « Justice et dignité. ». Sur les T-shirts et les masques, le slogan se fait plus offensif : « Ni oubli ni pardon. »
Et dans le petit matin, la chaleur des flambeaux qui s’avancent jusqu’à la dent creuse, où se dressaient il y a encore deux ans les 63, 65 et 67 rue d’Aubagne, trouble l’atmosphère, rendant flou les perspectives et l’horizon. Auparavant, un riverain disait à son voisin : « Tu te rappelles quand ça a commencé à tomber, le champignon atomique… »
Serrure tatouée
En tête de ce cortège d’habitants et d’habitués de cette rue désormais rouverte, une voix s’élève : « Il n’est pas encore 9 heures. Si quelqu’un veut s’exprimer… » Une femme éclate en sanglots et s’effondre dans les bras de sa fille. Mais, avant les neuf minutes de silence – une minute par victime – un texte est lu. Celui de Marjorie André : « Il y a toutes sortes de dates importantes. Celles des événements historiques, notamment ceux qu’on a eu la chance – ou la malchance – de vivre. Et puis, il y a celles qu’on aurait pu éviter. Quand des vies sont sacrifiées sur l’autel du capitalisme. J’ai essayé d’oublier l’anniversaire. Mais je me suis fait tatouer une serrure cassée avec cette date. 9-11-18. Ironie du sort, ce sont les jours de naissance de mes 3 enfants. Triste tiercé dans le désordre… »
Une cloche résonne, le silence s’installe. Et, dans la foule, discrètement, on entraperçoit quelques élus. L’an dernier, l’ancien maire de secteur, le socialiste Patrick Mennucci, flanqué de Samia Ghali (ex-PS, adjointe), déjà en campagne, n’avaient pu rester, face à la foule en colère. Là, les représentants de la nouvelle majorité, le Printemps marseillais, cultivent la discrétion. Encore cas contact, la maire, Michèle Rubirola (EELV), n’est toujours pas là. Mais son premier adjoint, Benoît Payan (PS), la représente, ainsi que la maire de secteur (LFI), Sophie Camard. On croise aussi l’élu au logement indigne, Patrick Amico, celui aux écoles, Pierre-Marie Ganozzi, celle à la lutte contre la pauvreté, Audrey Garino (PCF). Mais aussi, toujours de noir vêtu, celui à la démocratie locale, Théo Challande (EELV)…
Un chant vient rompre le silence : « Sometimes, i feel like a motherless child… » Un habitué du quartier s’empare du micro : « C’est tout Marseille qui s’effondre à cause de cette politique de gentrification de merde. On les laissera pas faire. » Kaouter Ben Mohamed de Marseille en colère vient préciser : « Aujourd’hui, on est là pour rendre hommage aux victimes, pas pour porter des revendications politiques. »
Roses blanches
Il n’empêche. Tandis que la foule chante, sur l’air de Mon ami la rose , « on veut encore y croire / On a besoin d’espoir / sans oubli ni pardon », un esprit facétieux prolonge la chanson : « Pendant ce temps-là / à la région, au département / des élus impliqués / palpent encore quelque menue monnaie… » Derrière l’émotion et le recueillement, on sent poindre l’impatience et la colère. Une semaine durant, avant la date anniversaire, le Collectif du 5 novembre a listé, méthodiquement, avec le hashtag #EtMaintenant les « mesures d’urgence ». Emmanuel Patris, de l’association Un centre-ville pour tous, ne dit pas autre chose : « Aujourd’hui, on a l’espoir que les choses bougent dans le bon sens. Mais il y a des urgences à traiter. Notamment sur la réintégration des personnes délogées ou, au-delà de la question des périls, celle de l’insalubrité. Et là, on est encore malheureusement en deçà des enjeux. »
Après avoir ouvert les grilles pour que des roses blanches puissent être déposées au cœur de la dent creuse, Sophie Camard improvise un point presse. Pour dire qu’elle est « la première impatiente » et que le chantier de la rue d’Aubagne « est au sommet de ses priorités ». Seulement voilà : « La ville ne peut pas tout faire mais sans nous, rien ne peut se faire. » En clair, c’est compliqué. Illustration lorsqu’il a été décidé de rouvrir la rue : « Les grilles, c’est la ville, mais les blocs de béton, c’est la métropole. Et pour rouvrir, il nous fallait, sur les questions de sécurité, l’aval de l’État »…
Quelques crieurs publics relaient les vœux des minots du quartier. L’un rêve d’une « piscine », un autre d’ « immeuble » ou d’une « aire de jeux ». Les pompiers lèvent le camp, les élus aussi avec, dans leur sillage, les journalistes. Quant à Britney Hammerson, l’inénarrable patronne du vrai-faux collectif des « touristes en colère », elle, se demande comment se prononce le nom de la maire de Marseille : « Michèle Roubwiroola ? C’est pas facile ! Michèle Rubirools… » Britney se prépare à faire son come-back. Et Michèle ?