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La ville toujours à la rue !

La mairie de Marseille semble encore incapable de faire face à la crise qui a suivi l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne.
le 13/06/2019

Ca s’en va et ça revient... La charte du relogement, fruit d’une longue négociation entre pouvoirs publics et collectifs de délogés sera examinée en conseil municipal le 17 juin prochain. L’État aurait essayé, dans un premier temps, de revenir sur certains points importants arrêtés le 7 juin dernier, dont l’égalité de traitement des sans-papiers et des propriétaires délogés. Mais une réunion en préfecture ce midi 13 juin aurait permis finalement de conserver le texte initial. À suivre de près ! En attendant vous pouvez relire notre enquête de mai dernier.

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Six mois après le drame de la rue d’Aubagne, le quartier est encore bouclé. Un nouveau sinistre ? Non, la visite du 1er ministre. Qui, ce 12 avril, causera finalement logement dans les quartiers nord et porte d’Aix tout en évitant Noailles. Son collègue en charge du logement, Julien Denormandie, de passage à la cellule d’accueil des évacués rue Beauvau, lui, ne pourra faire l’impasse.

« C’est bien beau les caméras mais on veut du concret », l’interpelle un délogé. Hubert Valade, le président de France Horizon qui gère le centre de la rue Beauvau, rase les murs. Un spécialiste pourtant de « l’accueil d’urgence » (des « rapatriés » à « l’ouragan Irma ») ayant bossé pour Gaudin quand il fut ministre de la Ville. Mais interrogé, il botte en touche : « Je peux parler de tout sauf de Marseille ! » Colère des manifestant : « Mairie indigne, État complice ! » Xavier Méry, adjoint au social, ironise : « J’ai l’air indigne ? »

Galère des évacués

Pas de quoi dérider le ministre. Quand un officiel dit qu’« un vrai boulot est fait », il recadre : « A voir la détresse, ce n’est pas ressenti comme ça. » Et, fier d’avoir trouvé « 80 logements rue de la République » et « 18 » à la caserne du Muy tout en se refusant à la moindre « réquisition », de rappeler que c’est sa « 6ème visite » dans une ville où 300 immeubles ont été évacués et plus d’un millier de personnes sont toujours en attente d’être relogées.

Trois jeunes femmes tombent en pleurs dans ses bras : « On vous propose des logements trop chers ou là où personne ne veut aller ? Tenez-bon ! C’est pour ça que je suis là ! » Une scène qui dit la galère des évacués. Surtout après que le maire, Jean-Claude Gaudin, qui veut « sortir de la rue d’Aubagne », ait confirmé la fin des repas gratuits pour les délogés. Et des hôtels, au profit des touristes.

Colère de Maël Camberlein, du collectif du 5 novembre : « Ils ont réussi à dégoûter tout le monde ! Certains ne vont même plus rue Beauvau. Et on voit encore des évacués qui doivent payer EDF ou internet ! Sans parler de la pression pour le relogement avec des visites qui se font à trois ou quatre et où, au bout de plusieurs refus, on vous dégage. Pas étonnant que les gens tombent dans les bras du ministre. »

En interne aussi, la ville est à la rue. Notamment au service de la prévention et de la gestion des risques, en charge des arrêtés de péril, où les responsables se sont fait porter pâle. Certes, la charge de travail de ce service qui traitait environ « 250 signalements par an » a été décuplée. Le docteur Padovani, élu à la santé, rassure : « Du burn-out. Classique quand la pression se relâche. »

Crise permanente

Soupir d’un agent : « Il y avait déjà un problème de sous-effectif avant et la pression n’est pas retombée. » Et cela, malgré les renforts des autres services, pas toujours simples à gérer. Ce que confirme un collègue : « Quand on arrive, on ne sait ni ce qui a été fait ni ce qu’il y a à faire. Il y a un vrai problème de suivi, de transmission et de compétence. » Ainsi que de « responsabilités ». « Les procédures ont beau être encadrées, avec intervention d’hommes de l’art, personne n’a le temps de vérifier la qualité des travaux ». Ni même, apparemment, de traiter tous les arrêtés de péril simples !

Alors, en attendant le rapprochement entre les services municipaux et métropolitains, la ville a fait appel, pour superviser, à un marin pompier, l’amiral Philippe Vernerey. De quoi laisser circonspect, même si, à la FSU, on dit que « suite à l’audit mené, les choses rentrent dans l’ordre ». Comme Jean-Pierre Chanal, le directeur général des services adjoint : « Il y a eu un tel investissement que certains sont fatigués. Et pas que les cadres. On est en train de les remplacer. On vit une situation complexe, avec des enjeux durables. On s’adapte et on sollicite les avis et expertises, y compris des marins pompiers. Je trouve ça banal. Si nous ne le faisions pas, vous nous le reprocheriez. »

Les élus ne se bousculent pas pour répondre. Silence de l’adjoint en charge de la gestion des risques, Julien Ruas ! Alors que sa collègue au logement, Arlette Fructus, presse le pas lorsqu’on l’interroge, nous renvoie vers… Julien Ruas. Patrick Padovani confie toutefois qu’il n’est « pas facile de recruter du personnel compétent ». Et même que « reloger des gens dans des logements insalubres », ça arrive...

Interpellé, le ministre a proposé à la mairie et à la métropole l’aide, via « l’Agence nationale de l’habitat » (Anah), des « bons » experts. Pour l’heure, note la CFTC, « rien n’a bougé ». Mais, si ce n’est pas officiellement une mise sous tutelle, ça y ressemble. Grimace d’un fonctionnaire : « Arrêtons avec la fierté mal placée et les querelles politiciennes. Marseille ne peut s’en sortir seule. Il y a eu 8 morts. En faut-il d’autres ? »

Florent Houdmon, de la fondation abbé Pierre, n’est pas tendre : « Martine Vassal a beau avoir organisée des assises de l’habitat, il n’y a pas eu de débat. Et on attend toujours les renforts annoncés ainsi que la direction unique. Les réintégrations se font donc dans des conditions inacceptables, les arrêtés de péril arrivent à échéance sans que les travaux ne soient faits et des signalements ne sont pas vérifiés ! »

Alors qu’une « charte » pour le relogement est sur la table depuis des semaines, la ville vient juste de sortir la sienne. N’est-on pas en gestion « post-crise »  ? Ou en « crise permanente » ? Surprise à l’école du cours Julien, celle qui, en surplomb de la rue d’Aubagne, avait fait l’objet de plusieurs diagnostics. Durant les vacances, il y a eu de gros travaux dans la cour. De quoi raviver les craintes, certains parlant d’« affaissement ». À la mairie, on rassure : « On a constaté que des canalisations étaient défectueuses, avec ruissellement d’eau sur le mur de soutènement. On a profité des vacances pour intervenir. » Mais l’omerta n’aide pas. Et les parents d’élèves d’être invités à une réunion début mai : « Logement : comment améliorer notre situation ? » Un vrai chantier !

Sébastien Boistel (avec Jean-François Poupelin & Clément Chassot)


Le mépris

S’il défend toujours mordicus sa politique, Jean-Claude Gaudin n’accuse plus la pluie du drame du 5 novembre dernier. Une vraie avancée ?

En 48 heures, l’enthousiasme est largement retombé. Deux jours après la présentation par la mairie de sa charte sur le relogement - en réponse à celle des collectifs et associations de soutien aux délogés -, saluée par certains comme une « volonté de sortir un peu par le haut », Patrick Lacoste, militant historique d’Un centre ville pour tous, grimace : « Il y a une avancée dans le sens où ils ont bossé, mais ils s’en tiennent à la loi alors qu’il y a besoin de mesures dérogatoires. Il y a aussi un grand blanc sur les relations avec les associations. » Et de se rassurer : « C’est une base de départ. »

Si le calendrier prévoit une négociation jusqu’au 15 mai pour arriver à une délibération à présenter au conseil municipal de juin, la séquence est symptomatique de la gestion politique du drame de la rue d’Aubagne. Malmenés au lendemain de l’effondrement des immeubles pour leur manque de contrition et leur obstination à défendre une politique de lutte contre l’habitat indigne indéfendable, Jean-Claude Gaudin et sa majorité n’ont toujours pas changé de stratégie. Le maire de Marseille a bien enfin lâché « un regret » dans Libération, mi-avril, mais après avoir rabâche ses certitudes et ses chiffres.

« On a été assez généreux »

« Il y a eu huit morts et 2 500 délogés et on nous dit qu’on ne pouvait pas faire mieux ! Mais ils devraient se rappeler qu’ils ont la responsabilité de la sécurité des Marseillais », dénonce Marie Batoux, elle-même délogée de Noailles et militante du collectif du 5 novembre. « La mairie a dû faire face à une crise d’ampleur qui l’a dépassée, mais avec la métropole elles ont montré dans leurs déclarations et leurs actions qu’il y aurait un avant un après le 5 novembre », tempère de son côté Florent Houdmon, le directeur régional de la Fondation Abbé Pierre. Avant de reconnaître : « Oui, il y a du mépris. On a aussi constaté des reculs récemment, comme la fin de la gratuité des repas et des déclarations choquantes, comme le "on a été assez généreux" de Gaudin en conseil municipal. »

Autre mauvais signal : les quatre élus LR propriétaires de logements insalubres n’ont pas (été) démissionnés et touchent toujours leurs indemnités. Malaise du côté de Xavier Méry, adjoint chargé de la lutte contre l’exclusion de Gaudin, un des rares élus à répondre encore à la presse (1). « Cette situation me rend très amer. Le principe aurait dû être "je suis dans la tempête donc je démissionne" », reconnaît le nouveau monsieur « habitat indigne » de la métropole. Tout en défendant la gestion politique de la crise : « Au début on était dans la sidération et dans l’inquiétude d’un effet domino. La réponse a été opérationnelle, technique. »

Mais Gaudin n’est pas le seul dans le viseur. La mauvaise volonté de Martine Vassal, la présidente LR de la métropole, sur le dossier inquiète aussi les collectifs et les associations. La collectivité ne veut pas négocier la charte alors que ses compétences sont en jeu et elle n’a toujours pas apporté les renforts promis à la ville. A croire que Vassal chercher à garder les mains propres en vue des municipales…

1. Yves Moraine, président du groupe LR au conseil municipal, et Arlette Fructus, adjointe UDI au logement, n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Jean-François Poupelin

Publié dans le Ravi 173 (Mai 2019)

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